Marchez sur vos cendres encore fumantes

Ma Zu :

« Croyez-moi, votre cœur est le Bouddha en personne. Votre cœur et votre esprit sont le Bouddha. »

« Bodhidharma lui-même, venant de l’Inde, ne transmit pas d’autre enseignement principal pour vous encourager à vous ouvrir et à vous connaître : le Dharma du cœur. «  

Pour illustrer son enseignement, il employa cette stance du Lankavatara sutra, de peur que les gens de cette époque ne fassent pas confiance à ses propres paroles :

« Votre cœur est le maître, aucun autre Dharma n’est la porte. »

Celui qui pratique ce Dharma ne devrait rien demander d’autre. En dehors du cœur, il n’y a pas de Bouddha, en dehors du Bouddha, il n’y a pas de cœur.

Ne vous attachez pas au bien, ne craignez pas le mal. Ne vous attachez pas aux deux extrêmes, le bien et le mal. Sachez que la nature des actes négatifs est elle aussi vide.

Quoi que vous attrapiez dans votre main, la seconde d’après c’est une chose différente qui s’y trouve. Cela est dû au fait que rien n’existe intrinsèquement.

Ainsi les trois mondes sont l’expression d’un seul cœur.

Si vous voyez les formes, vous connaissait le fond du cœur. S’il n’y a pas de forme, il n’y a pas de cœur.

Vous devez agir sans hésitation au moment adéquat, cet acte judicieux sera l’expression de la vérité.

La nature de la Bodhi est la même. Ce qui naît du cœur est la forme, la forme est vide, ce qui est né est non né.

Si vous comprenez mes paroles, alors vous pouvez manger, vous vêtir, respirer, agir avec justesse et au bon moment. Il n’y a rien d’autre à dire, rien d’autre à discuter avec qui que ce soit.

Je viens de vous donner mes instructions, écoutez maintenant cette stance :

« Au centre du cœur agissez avec en harmonie. La Bodhi – l’éveil – n’est rien d’autre. Libre des faits et des vérités. Née et non née. »

Après un silence pesant, un moine se leva et demanda :

« Comment pratiquer selon le Dharma ? ».

Ma Zu répondit brièvement :

« Le Dharma n’a rien à voir avec le fait de pratiquer ou de ne pas pratiquer.

Si l’on pratique pour atteindre le Dharma c’est que l’on suit la voie des auditeurs.

Si l’on ne pratique pas c’est que l’on suit la voie du commun des mortels. »

Le moine surenchérit :

« Comment puis-je comprendre le Dharma ? »

Cette fois, Ma Zu développa sa réponse en un enseignement fulgurant :

« Notre propre nature contient tout. Pour pratiquer, on a seulement besoin de se trouver en dehors de la pression d’avoir à agir bien ou mal.

Bien agir, éviter le mal, scruter la vacuité, s’asseoir et atteindre l’éveil, tout ceci porte l’empreinte de la main de l’homme.

Si vous cherchez à l’extérieur de vous, élaborez des plans, convoitez de l’avancement, vous utilisez votre intellect et la ruse pour conquérir les trois mondes.

C’est ainsi que l’on plonge dans les racines du Samsara, la roue des naissances et des morts.

Par contre, si vous ne vous identifiez à aucune pensée, vous empruntez le chemin qui vous sauve du Samsara. Vous posséderez l’incomparable joyau du Roi du Dharma. »

Vies après vies, années après années, jours après jours, les conceptions ordinaires et illusoires du commun des mortels contribuent à incarner cette entité formée d’un corps et d’un l’esprit, semblant bien réelle et qui est cependant illusoire.

Un sutra dit :

« Considérez toutes les conditions (Dharma) qui forment mon corps. Lorsqu’elles sont présentes, cela prouve seulement que ces dharma existent. Lorsque ce corps cesse d’exister, cela est dû au fait que ces conditions ont cessé d’exister.

Quand ce corps existe, ne dites pas que j’existe. Quand ce corps a cessé son existence ne dites pas que je suis mort.

Le passé, le présent, le futur ne sont pas séparés, ils existent dans la sphère paisible, hors de toute naissance et de toute mort, dans l’empreinte de l’océan de l’éveil.

Cet océan contient tous les dharma, toutes les conditions, tous les courants. Si l’on goutte à un seul de ces courants, on connaît tous les autres. Reste dans l’océan, tu connaîtras tous les courants, tous les dharma qui convergent en lui. C’est pourquoi ceux qui pratiquent le Dharma, ceux que l’on nomme « illuminés » peuvent êtres obscurcis, tandis que les êtres ordinaires peuvent être éveillés.

Les pratiquants du Dharma peuvent oublier que la nature de Bouddha n’a pas de grades, pas de mesure quantitative. Ils font le bien pour obtenir des mérites, ils s’agrippent à la vacuité. Huit mille vies, deux mille vies peuvent être consacrées à la vacuité, en réalité ce n’est qu’obscurcissement. Les Bodhisattvas voient ces êtres coincés dans la gangue de leur prison terrestre, englués dans la vacuité, leur nature de Bouddha dissimulée.

Si quelqu’un écoute le Dharma promulgué par un être déjà éveillé, il n’a pas besoin de parcourir la voie graduelle, il lui suffit d’accepter ce qui est déjà sa véritable nature.

Ceux qui sont encore dans le rêve voient la réalisation comme une possibilité. Pour ceux qui sont éveillés, le rêve ne peut exister individuellement, chaque être de l’infini des vies baigne au milieu de la nature de l’éveil.

Au cœur de l’éveil, se vêtir, se nourrir, discuter, user des cinq sens, agir, recevoir, tout est Dharma.

Au contraire, si vous vous attachez aux mots, aux aspects tangibles et que vous ne voyez pas au-delà des choses, vous engendrez beaucoup de Karma. Regardez au-delà, de façon à comprendre votre propre cœur.

Plutôt que de chercher des pouvoirs magiques, marchez sur vos cendres encore fumantes, comme des Bodhisattvas !

Si vous vous attachez aux écritures, vous pourrez les commenter vie après vie sans jamais en finir. Au bout du compte, vous aurez encore plus de chaînes à enlever.

Mais si vous comprenez le cœur sacré, vous n’aurez plus à vous soucier de rien. Restez là simplement, et faites attention.

Ce court sermon de Ma Zu résume bien toute la philosophie de l’école du Chan. Le sens du mot chinois cœur (Xin) est difficile à traduire car, il désigne à la fois le cœur physique et l’esprit. De même, le mot sanskrit Dharma est employé par Ma Zu à la fois dans le sens de Voie, de condition ou de pratique formelle bouddhiste.

Gérard Edde

Extrait des Légendes Chan

Légendes Chan: De l’éveil spontané (Les guides du Dragon) eBook: Edde, Gérard: Amazon.fr

La prophétie inévitable de Shao Yong

Shao Yong

En ce temps-là, Shao Yong devint célèbre dans toute la Chine pour ses prédictions étonnantes.

Il avait étudié le Yi Jing et tous les textes taoïstes de divination avec édition.

On venait le voir pour lui demander toutes sortes de conseils : familiaux, stratégiques, politiques. Mais il continuait cependant à être passionné par son art.

Un jour, pour se distraire et vérifier son don, il fit une divination sur une belle lampe en porcelaine qu’il venait d’acquérir.

Il fit de savants calculs a partir de la date d’achat de cette lampe. Il calcula les quatre piliers du destin – Ba Zi – de la date d’achat : l’heure, le jour, le mois et l’année de l’acquisition de l’objet.

Puis il se référa à l’interprétation du Yi Jing et des trigrammes. Il en déduit que cette lampe serait cassée tel jour et à telle heure ! Il nota cela avec amusement dans ses tablettes.

Le jour venu, il plaça la lampe sur une table devant ses yeux, et se demanda par quel miracle cette lanterne pourrait être abîmée.

Il se posta en observateur devant la lanterne une heure avant l’heure prévue de sa destruction et attendit avec scepticisme…

Au bout d’une heure, la lampe n’avait toujours pas bougé et Shao Yong s’apprêtait à se lever de sa chaise lorsque son épouse entra brusquement dans la pièce, furibonde.

Elle l’apostropha en ces termes :

« Fainéant ! Que fais-tu depuis une heure, assis sur cette chaise ? Je pensais que tu étais au moins en train de travailler ou d’étudier ! »

Shao Yong n’eut même pas le temps d’ébaucher une excuse, sa femme cogna la table et la lampe explosa en mille morceaux sur le sol.

Shao Yong ne put s’empêcher d’ébaucher un sourire qui lui valu une nouvelle vague de réprimandes : il venait de confirmer son talent au prix d’une lampe en porcelaine !

Shao Yong (1011-1077) fut un sage, et un philosophe, il élabora le système métaphysique du Daoxue, mouvement connu à tort sous le nom de néo-confucianisme, mais de fait taoïste. Le point de départ de ce système est le Yijing ou Livre des Changements). Shao Yong trouve dans l’ancienne science divinatoire les bases d’une nouvelle cosmologie Shao Yong propose une nouvelle une interprétation de l’histoire selon ce système basé sur des cycles cosmiques. Il établit une observation des êtres pour en découvrir l’élément transcendant (Guanwu) sorte de discipline de l’esprit proche des techniques d’introspection taoïste (Fanguan). Il laisse aussi des poèmes d’une spontanéité et d’une simplicité surprenantes.

Gérard Edde

Extrait de :Légendes du Tao: Immortels, Ermites, Magiciens, Chamanes, Guérisseurs (Guides du Dragon t. 2) eBook: Edde, Gérard: Amazon.fr

Nouveau : Légendes du Tao

Dans ces contes populaires ou lettrés, le lecteur côtoiera des magiciens hauts en couleur, des immortels diaphanes et tangibles, des âmes errantes désincarnées, des vierges éternelles…

Il découvrira également des principes spirituels l’irréalité du monde apparent, la trame cachée des choses, le mystère dissimulé derrière un autre mystère, la luminosité et la bonté naturelle de la conscience… Cet ouvrage est une nouvelle version remaniée et illustrée des contes du Tao sauvage publiés à la Table Ronde en 2002.

Plus de vingt illustrations accompagnent cet ouvrage.

Edition des Guides du Dragon

Disponible en EBook