Ge Hong, philosophe alchimiste : quand le Tao devient science de l’esprit

« Celui qui comprend les transformations peut changer avec le monde sans être emporté par lui. »

Ge Hong, Baopuzi

L’homme qui voulait transformer la vie

Imaginez un lettré du IVᵉ siècle, retiré dans les montagnes du sud de la Chine, penché sur des manuscrits et des fioles d’élixirs. Son nom : Ge Hong (283–343). À la fois philosophe, alchimiste, médecin et lettré, Ge Hong appartient à cette lignée d’esprits chinois pour qui penser le monde, c’est aussi apprendre à le transformer.

Son époque est troublée : les dynasties s’effondrent, les guerres éclatent, les certitudes s’effritent. Face au chaos, Ge Hong ne fuit pas. Il cherche une voie : une méthode pour atteindre une stabilité intérieure, une sorte d’« évolution spirituelle » qui dépasse la simple survie. Cette quête l’amène à écrire son œuvre majeure, le Baopuzi (抱朴子) — « le Maître qui embrasse la simplicité » — où philosophie, observation et mystique dialoguent.

Le Baopuzi, mode d’emploi pour évoluer

Le Baopuzi se divise en deux grandes sections :

  • Neipian (chapitres intérieurs) : pratique spirituelle, alchimie, méditation, quête d’immortalité.
  • Waipian (chapitres extérieurs) : morale, politique, société.

Pour Ge Hong, la frontière entre ces deux sphères est artificielle. La sagesse ne se limite pas à méditer dans une grotte : elle s’incarne dans la vie quotidienne, les relations humaines, la santé, la responsabilité morale.

« Le Dao n’est pas caché dans les montagnes. Il se manifeste dans le cœur de celui qui agit avec droiture. »

Baopuzi

Qu’est-ce que le Dao selon Ge Hong ?

Dao (ou Tao) signifie littéralement la Voie. C’est le principe universel qui anime et relie toutes choses — un flux permanent, source de vie et d’équilibre. Suivre le Dao, c’est vivre en accord avec la nature de l’univers plutôt que contre lui.

L’évolution spirituelle : une alchimie du vivant

Ge Hong voit l’être humain comme un microcosme du monde. Tout ce qui existe dans l’univers existe aussi, en miniature, dans le corps et l’esprit de chacun. L’évolution spirituelle consiste à harmoniser ces forces internes pour se rapprocher du Dao.

1) Cultiver la vertu

Avant toute pratique, il faut purifier son cœur. Sincérité, bienveillance, modération : sans discipline éthique, aucune élévation n’est durable.

« Celui qui veut raffiner l’or doit d’abord retirer les impuretés. Il en va de même pour l’esprit humain. »

Baopuzi

2) Réguler le souffle vital (qi)

L’univers est traversé par le qi, énergie vitale subtile. Respiration, diète, exercices, méditation : stabiliser le qi affine la vitalité et clarifie la conscience. Le corps devient un instrument de connaissance.

3) Pratiquer l’alchimie — intérieure et extérieure

Ge Hong décrit des élixirs et pilules, mais insiste : l’alchimie est d’abord symbolique.

« L’élixir véritable n’est pas dans la marmite, mais dans le cœur qui se transforme. »

Baopuzi

Transformer le plomb en or = transformer l’ignorance en lucidité, les passions en sérénité.

4) S’unir au Dao

Au terme du chemin, le sage devient un immortel (xian) : non pas invulnérable biologiquement, mais accordé au mouvement du cosmos. Sa conscience s’ouvre à une forme d’éternité intérieure.

L’alchimie taoïste, science ou métaphore ?

L’alchimie chinoise ne visait pas seulement l’or. Elle explorait les lois de la transformation : matière, corps, esprit. Les opérations chimiques jouaient un rôle de miroir symbolique du travail intérieur. « Purifier le mercure », « stabiliser le feu » : autant d’images pour désigner aussi les étapes de la méditation et de la régulation du souffle.

Un penseur entre science et mysticisme

On le range parmi les mystiques, mais Ge Hong est aussi un rationaliste avant l’heure. Il s’intéresse à la médecine, à la pharmacologie, à l’astronomie, critique les croyances naïves, documente les effets des minéraux et des plantes. Chez lui, comprendre le monde matériel, c’est déjà comprendre le Dao.

« Celui qui étudie les herbes et les métaux ne s’éloigne pas du Dao : il le contemple sous une autre forme. »

Baopuzi

Son alchimie est une science spirituelle : expérimenter, observer, intégrer — puis transformer.

Microcosme & Macrocosme

Dans la pensée taoïste, l’homme reflète l’univers. Les montagnes correspondent aux os, les rivières au sang, les souffles du vent aux mouvements de l’esprit. Étudier la nature, c’est se connaître soi-même — et inversement. Cette vision unitaire abolit les clivages corps/âme, matière/esprit.

Les « Neuf mots anciens mystérieux » mantras de Ge Hong

Dans le chapitre “登涉” (Dēngshè, « Gravir / Traverser ») du Baopuzi (Neipian, partie intérieure), Ge Hong mentionne une « prière secrète des Six Jia » (liù jiǎ mì zhù 六甲秘祝) :

« On dit encore : quand on entre en montagne, il convient de connaître le secret des Six Jia. La prière est : 臨兵斗者,皆陣列前行. Ce sont neuf caractères. Il faut la réciter discrètement d’une façon continue, sans qu’aucune chose ne la repousse. Le chemin essentiel n’est pas difficile : voici ce qu’on appelle cela. »

Ainsi, les neuf caractères sont :

臨 兵 斗 者 皆 陣 列 前 行

En pinyin : lín bīng dǒu zhě jiē zhèn liè qián xíng.

On en propose souvent une traduction comme :

« Que les soldats de guerre, → tous se rangent en formation et avancent devant moi. »

Une sagesse exigeante, pas une fuite du monde

Ge Hong ne prône pas la désertion sociale. Il défend la discipline quotidienne et la responsabilité morale. Le taoïste accompli n’est pas un rêveur retiré : c’est un être lucide qui agit sans se perdre.

« Le vrai sage n’abandonne pas la société : il y agit sans s’y perdre. »

Baopuzi

Cette position équilibre deux forces souvent opposées : la quête intérieure et mystique du taoïsme et la rigueur éthique du confucianisme. La spiritualité n’est pas évasion, mais maîtrise de soi en pleine action.

Héritage et résonances contemporaines

L’œuvre de Ge Hong a nourri l’alchimie intérieure (neidan), centrée sur la circulation du qi et la méditation. Son intuition d’une évolution consciente du corps et de l’esprit résonne avec d’autres traditions : stoïcisme (purification des jugements), bouddhisme (transformation de l’esprit), soufisme (unité intérieure).

À l’heure où l’on cherche un équilibre entre science, écologie et spiritualité, Ge Hong rappelle que l’élévation ne se sépare pas du réel : elle passe par la compréhension, la rigueur et la transformation du vivant.

Conclusion — Devenir l’alchimiste de soi

Ge Hong n’était pas un rêveur en quête d’immortalité mythique. Il était un chercheur : quelqu’un qui explore les lois du monde pour y trouver un sens opérant.

« Transformer le monde commence par se transformer soi-même. »

Baopuzi

L’évolution spirituelle n’est pas une échappée vers l’invisible, mais un travail patient de transmutation intérieure. Un art de vivre qui invite chacun à devenir l’alchimiste de sa propre existence.

Gérard Edde

http://www.dragonceleste.fr

www.lesguidesdudragon.fr

Pour aller plus loin

  • Ge Hong, Baopuzi (traductions partielles en anglais : Fabrizio Pregadio, Robert Campany).
  • Isabelle Robinet, La révélation du Dao.
  • Joseph Needham, Science and Civilisation in China, vol. 5.
  • Livia Kohn, Daoist Mystical Philosophy.
  • Gérard Edde, Traité de Qigong, Editions Dangles

Note : Les citations françaises du Baopuzi ci-dessus sont des traductions libres destinées à la vulgarisation.

J’ai pris cette photo de la tombe de Ge Hong, dans un coin perdu des monts du Guangdong. Elle est toujours fleurie, marquant ainsi une ferveur toujours présente.

Publié par Dragonceleste Blog

Auteur, Formateur en Qigong, Tao, Energétique Traditionnelle Chinoise, Daoyin, Neidan, Ayurveda,

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