
Dans le secret des échanges avec mes tuteurs de Hong Kong et de Guangzhou, une révélation a effleuré le silence : la musique originelle du Tao Te Ching (Dao De Jing) vibrerait d’une parenté plus intime avec le cantonais qu’avec le mandarin de nos jours.
Tel un écho traversant les millénaires, le cantonais semble avoir gardé la trace des finales consonantiques et le souffle d’un language ancien, berceau des tons actuels. Toutefois, que l’on ne s’y trompe pas : aucune langue vivante ne saurait être le miroir parfait de ce verbe ancestral.
Loin du « chinois classique » poli par les lettrés des dynasties Han ou Tang, le texte sacré se dresse, brut et insondable. C’est une poésie aphoristique, dense et versifiée, héritière des sagesses pré-confucéennes. Forgé dans le métal du Chinois Archaïque (Shànggǔ Hànyǔ), il surgit du tumulte des Royaumes Combattants, frère d’âge des mystérieux manuscrits de Guodian.
Sa langue est un art de l’esquisse et de la profondeur :
Des mots monosyllabiques aux reflets changeants ;
Une syntaxe de pure juxtaposition, sans lien superflu ;
L’absence vertigineuse de temps, de mode ou de personne, ouvrant sur l’universel ;
Des particules oubliées et un lexique philosophique sortant des limbes : 道, 德, 無, 有, 樸, 玄…
Ainsi nous est-il rappelé que la sagesse du Tao s’enracine dans une langue aussi subtile que l’obscurité, et aussi profonde que l’origine.
Gérard Edde
